lundi 26 avril 2010

Être et durer au Royaume de l'Insolence : permanence historique des flux logistiques vers l'Afghanistan?

Un réseau, des canaux: présentation du NDN

Le Northern Distribution Network est conçu comme un ensemble d'itinéraires permettant le soutien logistique des forces de l'OTAN déployées en Afghanistan depuis le nord du pays. Ces routes d'approvisionnement transitent par des États d'ex-URSS et s'appuient principalement sur le transport ferroviaire étant donné l'insuffisance des infrastructures routières. Le réseau comporte trois ramifications principales:

1/Un trajet, qui part des pays baltes, traverse la Russie, le Kazakhstan, puis l'Ouzbékistan avant de déboucher à Termez sur l'Afghanistan

2/Un trajet qui part de Poti (Géorgie), passe par le port de Bakou, traverse la mer Caspienne jusqu'à Aktau au Kazakstan, avant de continuer vers l'Afghanistan par l'Ouzbékistan.

3/Un trajet passant par la Russie, le Kazakhstan et le Kirghizistan avant de rejoindre le point de passage à Termez.

Le NDN sert principalement au transfert de matériel non-létal, les chargements plus « sensibles » étant transportés par avion. Il est par ailleurs relativement récent (début 2009) et répond à plusieurs impératifs:

1/Désengorger la route sud, qui part de Karachi au Pakistan et passe par les zones tribales aux mains des insurgés, lesquels ne se privent guère de lancer des coups de main sur les convois et les dépôts.


2/Réduire la dépendance vis-à-vis du Pakistan, considéré par Washington comme un partenaire peu fiable (assistance à l'OTAN d'une part, relations soutenues entre services secrets et Taliban d'autre part)
3/Permettre l'accroissement de l'effort logistique pour soutenir la montée en puissance des effectifs américains dans le pays suite à la nouvelle stratégie de l'OTAN (le « surge » de 30.000 hommes annoncés plus tôt par le président Obama).

On remarque au passage que les couloirs empruntés par le NDN ne sont pas les plus simples à exploiter d'un point de vue purement matériel. Deux trajets techniquement viables sont ignorés pour des raisons politiques

1/Un itinéraire, qui passerait par le port iranien de Chahabar puis rejoindrait la route reliant Herat à Kandahar. Cependant, étant donné les relations entre les deux pays, cette hypothèse n'est pas à l'ordre du jour malgré la viabilité des infrastructures de transport iraniennes.

2/Un itinéraire turkmène, qui relierait Bakou au port de Turkmenbashi, puis aboutirait à Herat en passant par Merv et Serhetabat. Cependant, le Turkménistan n'autorise que le passage de cargaisons humanitaires. Soucieux de garder une position la plus neutre possible vis-à-vis de ses voisins (dont l'Iran), il est peu probable qu'il ouvre son territoire aux convois de l'OTAN.



Du « Grand Jeu » à «Liberté Immuable », une permanence dans les flux logistiques?

J'ai déjà eu l'occasion d'aborder la permanence du tracé des flux logistiques majeurs dans un article publié précédemment. Néanmoins, la question mérite que l'on s'y arrête. Au XIXème siècle, la région fut l'enjeu d'une lutte d'influence acharnée entre britanniques et russes. Tandis que l'Angleterre tenait les Indes, colonie profitable s'il en est, la Russie, si elle ne la convoitaient, du moins la considérait-elle comme un instrument de dissuasion. En effet, alors que l'Angleterre surclassait économiquement et militairement la Russie (comme l'a démontré la Guerre de Crimée), cette dernière devait être en mesure de riposter à toute agression anglaise d'envergure, notamment en privant la Couronne britannique de son joyau. De ce fait, l'un des objectifs de la poussée russe vers le sud fut d'être en mesure de menacer l'Inde, soit directement avec des troupes russes, soit par Perses ou Afghans interposés, soit en y fomentant une révolte indigène d'envergure.
Plusieurs routes d'invasion de l'Inde ont donc été envisagées, la plupart traversant l'Afghanistan. Cependant, l'Hindu-Kush n'étant à l'époque pas traversée par le tunnel de Salang, il fallait emprunter des cols impraticables en hiver et dont la configuration laisse tout convoi à la merci des guerriers afghans. C'est donc sans surprise que l'attention russe fut davantage dirigée vers Herat et les régions de plaines. Principale ville de l'Est de l'Aghanistan, Herat est bâtie à proximité d'un oasis, ce qui simplifiait considérablement le ravitaillement en eau et en fourrage d'une armée lancée à la conquête des Indes. Par ailleurs, elle se situe sur un itinéraire permettant de contourner l'Hindu-Kush évitant ainsi le casse-tête logistique de devoir déplacer une armée moderne, ses équipements lourds et sa logistique en zone de montagne.

La Russie, ne pouvant compter sur le Shah de Perse pour autoriser ses forces à traverser son territoire en cas de conflit, en vint à considérer Herat comme un point de passage obligé. Sa seule acquisition territoriale aux dépends de l'Afghanistan, l'oasis de Pandjeh, est d'ailleurs une étape entre Herat, Merv (alors située en territoire russe) et le port de Krasnovodsk. Ce port fut le seul lien entre la Russie d'Europe et le chemin de fer transcaspien qui desservait l'Asie Centrale russe, du moins jusqu'à l'achèvement du trans-aral reliant Orenbourg à Tachkent en 1906. Cependant, une fois ce réseau terminé, l'Empire des Tzars disposait d'un moyen d'acheminer des troupes relativement rapidement dans ses possessions du Turkestan.

Quelques décennies plus tard, lors de l'intervention soviétique en Afghanistan, la route reliant Herat, Kandahar et le Turkménistan fut à la fois l'un des principaux axes de pénétration initiale et un important axe logistique pour les forces d'occupation. Il avait cependant perdu son caractère incontournable en raison de l'ouverture du tunnel de Salang, qui permettait de rapidement relier Termez à Kaboul, malgré la fréquence des avalanches et des glissements de terrain.



Avantages et inconvénients du NDN

Conçu comme une réponse à une situation imparfaite, le NDN tel qu'il est aujourd'hui demeure au mieux un optimum de second rang. L'ouverture de nouvelles artères logistiques a certes réduit la dépendance des Etats-Unis vis-à-vis du Pakistan, mais au prix d'une influence croissante de la Russie, capable en théorie d'interrompre les livraisons. Cependant, pour des raisons déjà abordées, ni la Russie ni aucun des voisins de l'Afghanistan n'à intérêt à un retrait « honteux » de l'OTAN. Le problème de la sécurité des convois a certes été résolu temporairement, mais les troubles au Kirghizistan et l'instabilité de la région en général laissent penser que ce calme ne durera peut-être pas. Les zones frontalières de l'Afghanistan sont malheureusement propices au développement de maquis islamistes. De plus, l'ensemble des itinéraires du NDN convergent à Termez, qui devient de ce fait un goulet d'étranglement vulnérable. Il en va de même pour le tunnel de Salang (ni lui ni les montagnes n'ont changé depuis l'intervention soviétique). Enfin, les itinéraires en provenance de l'Océan Indien et du Pakistan comportent une moindre portion terrestre et sont donc moins onéreux que le NDN. C'est probablement l'une des raisons qui poussent certains think tanks américains à prôner le développement du port de Gwadar et son utilisation par l'OTAN. Mais là aussi, la zone traversée par les convois (le Balouchistan), est potentiellement instable et dangereuse.

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